Sur les traces de Nicolas Bouvier ? Oui… mais non !

Nicolas Bouvier ? Mais qui est-ce ?

Genevois né en 1929, il part en 1953 pour un long périple devant le conduire jusqu’en Inde au volant de sa Fiat Topolino, soeur de la Simca 5. En Bosnie, il retrouvera son ami Thierry Vernet qui l’accompagnera durant la plus grande partie du voyage. Lorsqu’ils auront besoin d’argent sur le chemin, le premier écrira, donnera des cours de français, tandis que le second vendra ses dessins et peintures. Ils avanceront au rythme des saisons, de l’état des routes, de leurs maladies et des pannes de la voiture.

Nicolas Bouvier (gauche) et Thierry Vernet

Nicolas Bouvier (gauche) et Thierry Vernet

Oui, il serait tentant de partir ainsi avec un copilote pour ces contrées peu familières, même si le monde qu’ils ont traversé n’est plus le même. Mais avec des routes plus encombrées et la conduite à l’orientale, on devient plus hésitant. Enfin, avec certaines régions en guerre ou tout du moins pas du tout sûr pour l’occidental, on n’a plus vraiment envie de partir aussi loin, les limites de l’Europe pouvant suffirent. Toutefois, même  dans des conditions optimales, mais sans la connaissance approfondie de la mécanique, il est hasardeux de se lancer très loin sur les routes sans savoir dépanner et devoir rester au bord du chemin.

Dans l’ouvrage d’entretiens Routes et déroutes, Nicolas Bouvier précise : « J’avais vingt-trois ans au début du voyage. Je suis parti le lendemain de mes derniers examens, sans même attendre les résultats. Oui, c’était un projet que nous avions cuit et recuit depuis longtemps. J’avais la chance d’avoir cette petite voiture très robuste, la Topolino, que j’ai entièrement démontée et transformée en huit mille pièces, que j’ai toutes lavées à l’essence et graissées. Et je l’ai entièrement remontée, comme un immense Meccano. […] cette voiture n’avait plus beaucoup de secrets pour nous ». Bouvier a passé des journées à travailler avec un mécanicien, rejoint de temps à autre par Vernet. Ils connaissaient donc la mécanique de la Topo jusqu’au dernier boulon, ses bruits et borborygmes, ses faiblesses et ses besoins.

Je cite Odile Gannier, Professeur de Littérature comparée et directrice du Centre Transdisciplinaire d’Épistémologie de la Littérature et des arts vivants à l’Université Nice-Sophia-Antipolis. Dans le n° 59 de la revue Loxias elle a publié un article intitulé « Bouvier et la Topolino : les mécanismes automobiles de L’usage du monde, elle y dit notamment : « Cette Topolino – la « petite souris » italienne – leur vaudra de pouvoir faire toute la route par leurs propres moyens, entre la Suisse et l’Inde, ainsi que le raconte L’Usage du monde. Certes elle imposait le dénuement par son exiguïté, et la patience par ses performances limitées –conçue pour ne pas dépasser 70 km à l’heure, elle était poussive dans les montées, et tombait fort souvent en panne. Mais elle avait le mérite d’exister. Mieux, cette flâneuse leur permettait paradoxalement le luxe conjugué de l’aventure et de la lenteur. »

L’article d’Odile Gannier, très intéressant, est accessible via le lien : 

http://revel.unice.fr/loxias/index.html?id=8844

Je suis d’accord avec elle qui dit que, même si apparaissant peu souvent dans le récit, la Topolino est le troisième personnage de cette épopée qui donne son rythme et son caractère au voyage.

Voyons les apparitions les plus notables de la Topolino dans L’usage du monde de Nicolas Bouvier.

p. 51 :

« Le toit ouvert, les gaz à mains légèrement tirés, assis sur le dossier des fauteuils et un pied sur le volant, on chemine paisiblement à vingt kilomètres-heure »

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p. 93 :

« Jusqu’à l’aube je conduis lentement, tous feux éteints pour ménager la batterie »

p. 96-97 :

« Quand la pente devenait trop forte, le conducteur tirait, les gaz à mains, sautait lui aussi et aidait la voiture de l’épaule tout en conduisant par la fenêtre. Quand le moteur calait tout de même, il fallait aussitôt plonger sur le frein à main, ou placer une pierre sous les roues arrière pour éviter que la voiture lourdement chargée ne brise un pignon de vitesse en reculant. Il n’y avait alors plus d’autres recours que de siffler et d’appeler jusqu’à ce qu’un ou deux paysans arrivent, la houe sur l’épaule. Lorsqu’ils comprenaient qu’il s’agissait de pousser, ils s’illuminaient tout de suite, faisaient deux trous dan la route pour caler leurs pieds, empoignaient la voiture et nous projetaient littéralement dans la pente. Ils n’acceptaient pas d’argent ; c’est pousser qui les intéressait. »

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p. 236 :

« Les Qasqâi nous accompagnèrent jusqu’à la voiture. Elle ne partit pas : la batterie était morte, pompée par le soleil. On engagea la troisième en poussant vers la descente. »

p. 237 :

« Au bas de la falaise, la voiture franchit sur l’élan le lit à sec de la rivière et s’arrêta, plus morte que devant. Pendant deux heures on travailla dans le moteur et sous la voiture ; vainement. Allez trouver un court-circuit sous ces croûtes de poussière grasse, quand la sueur vous dégouline dans les yeux !… Le chauffeur s’empara obligeamment de nos outils, refit les gestes que nous venions de faire, avec aussi peu de succès, puis, énervé par l’impatience de ses clientes qui s’étaient mises à brailler et à klaxonner, il cassa, en voulant la forcer, la tête du distributeur, s’excusa, nous planta là, et démarra dans un nuage de poussière. … Un petit camion envoyé par la fortune s’arrêta à notre hauteur. Il était repeint à neuf, il était vide, et son pont, juste assez large pour y charger la voiture. »

p. 238 :

« Ils acceptèrent de nous transporter, nous et notre voiture, jusqu’à la ville d’Abadé. Le plus vieux des trois prit le volant, fit dévaler son camion jusqu’à la berge au risque de se rompre le cou, recula pour amener le pont au niveau de la route ; on mit la voiture dessus, nous dans la voiture, et ainsi installés, on repartit doucement vers le sud sous les premières poignées d’étoiles qui montaient des bords du désert. … ils nous proposèrent de continuer avec eux sur Chiraz qu’ils voulaient atteindre avant l’aube. … On passa une bonne heure à arrimer la voiture avec des cordes avant de remonter dans notre perchoir ; nous avions près de trois cents kilomètres à faire et la route promettait d’être mauvaise. »

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p. 248-249 :

« Chacun avait secrètement envie de conduire, de faire des kilomètres vers l’Inde ; les arbres, l’eau, d’autres visages. Thierry prit le volant, tira le démarreur et se releva pantelant de déception.

Lorsqu’un camionneur appelé en consultation relève la tête et murmure : automat sukhté, cela ne signifie pas nécessairement que le rupteur soit brûlé. Mais cela voulait assurément dire que, quelque part sous la voiture, dans la voiture, dans un recoin inaccessible, dans un bobinage invisible, un fil – un entre vingt – s’était dégarni de son isolant, ou qu’un petit contact de platine avait fondu au cœur d’un appareil bien fermé, tel qu’on n’en ouvre jamais dans nos garages d’Europe, et que tous nos projets étaient remis, dans notre itinéraire différé – et pour combien de temps ?

Cela voulait dire : défaire tout le bagage, sortir la batterie, travailler sous un soleil terrible, puisqu’il n’y a ici aucun moyen de se mettre à l’ombre, chercher des courts-circuits dissimulés par le cambouis, manier dans un éblouissement total des vis grosses comme des rognures d’ongles, qui vous échappent, qui tombent dans le sable brûlant ou dans des touffes de menthe, et qu’on cherche interminablement à quatre pattes parce qu’on n’en trouve de pareilles qu’à Chiraz où nous ne pouvons pas retourner avec nos djavass périmés.

Cela voulait dire : pousser la voiture jusqu’au village sous la terrasse, arrêter un premier camion et le retenir avec mille séductions jusqu’à ce qu’il en arrive un second, et se brancher sur leurs batteries réunies pour tenter de démarrer le moteur, puisque nous marchons sur douze volts et ces camions sur six ; se faire remorquer vainement en essayant d’embrayer à travers toute la plaine, jusqu’au bas-relief du « Triomphe de Shâpur » où l’on remarque à peine l’empereur Valérien pliant le genou devant son vainqueur sassanide, tant on a l’estomac noué par ces mystères magnétiques.

Cela voulait dire : bricoler sans rendre les armes parmi les tôles chauffées à blanc jusqu’à l’heure où, dans la lumière de l’acétylène, autour de la voiture en pièces, les vieux renards de la mécanique que vous êtes allés quérir à la tchâikhane voisine essaient l’un après l’autre les trucs de dépannage de cette région où la panne peut être mortelle, et se penchent en hochant la tête sur le distributeur, la bobine, le démarreur, la dynamo, comme des aruspices sur des foies de mauvais augure – riche folklore – et diagnostiquent une imperceptible odeur de roussi, un point noir sur une vis platinée… peut-être, peut-être, mais rien n’est moins sûr…

Ce qui voulait dire : dépêcher un camionneur inconnu vers Chiraz avec de l’argent, la batterie, les pièces suspectes, attendre des heures et retrouver à son retour ces alternatives d’espoir et de désespoir parce que manifestement c’est ailleurs que ça cloche ; monter, démonter, gratter, chercher au fond de sa cervelle torride l’idée qu’on n’a pas encore eue et qui, que…

Ainsi de six heures du matin et pendant trente heures d’affilée jusqu’au soir du lendemain. Soudain, l’Iran nous paraissait bien sournois sous son poids de soleil. Je mesurais la patience de cuir qu’il faudrait déployer pour faire prolonger nos permis. Thierry désespérait d’être à temps à son rendez-vous de Ceylan et, quand un œuf qu’il avait dérobé la veille à une des poules du surveillant, et oublié depuis, se brisa dans sa poche, je crus qu’il allait fondre en larmes.

Le soleil rougissait lorsqu’un de nos auxiliaires qui s’était endormi un instant dans le sable s’étira avec un demi-sourire, arracha les connections du tableau de bord, en fit une sorte de tresse et remit le moteur en marche. On ferait donc le désert de Kerman avec cette pelote de fils en vrac, en roulant de nuit pour rattraper notre retard. »

p. 259 :

« Les phares n’éclairent plus à dix mètres et des tourbillons de poussière obscurcissent les étoiles. Nous roulons très lentement… »

p. 262 :

« La lune brillait assez pour qu’on coupe les phares et ménage ainsi la batterie. Grand plaisir à ronger à quinze à l’heure, tous feux éteints, ces énormes vallonnements solitaires et couleur de corail. »

p. 265 :

« Passé chez un camionneur pour mettre la batterie en charge. »

p. 269 :

« Pour trente mètres de sable presque liquide : décharger le bagage de façon à alléger la voiture ; pelleter et égaliser ; ramasser des brindilles et des cailloux pour paver la piste, puis couvrir cette armature avec tous les vêtements qu’on possède ; dégonfler les pneus, embrayer et pousser en hurlant pour amener l’air aux poumons ; regonfler les pneus et refaire le bagage. »

p. 317 :

« Au bas de la seconde rampe le moteur s’étouffa… On nettoya, sans trop y croire, le distributeur et les bougies, on régla l’avance. »

p. 328 :

« … la route n’est pas si mauvaise qu’on n’y puisse rouler à trente kilomètres-heure. Et puis rien ne presse et c’est exquis d’y traînasser de bon matin, le toit ouvert, le coude à la fenêtre… »

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  Dans le livre le voyage commence à Belgrade où Nicolas Bouvier, venu depuis Genève avec sa Fiat Topolino, retrouve son ami Thierry Vernet. Tous deux parcourent la Yougoslavie, la Macédoine, l’Iran et l’Afghanistan. Kaboul est le point de séparation de Nicolas Bouvier et Thierry Vernet, lequel doit aller se marier à Ceylan. L’usage du monde s’achève à la Kyber pass, frontière entre Afghanistan et Pakistan. Mais Bouvier traverse toute l’Inde seul. Il finira par vendre sa voiture à Colombo. A Bombay, la société Fiat lui répare toute la voiture et organise une réception en son honneur, au vu de l’exploit accompli avec la Topolino. Une pancarte placée à côté de la voiture explique :

FIAT 500A-1948 MODEL
purchased by
MR NICOLAS BOUVIER IN 1949
as third owner
mileage covered 47000 before reboring
and covered further 13000 miles
BETWEEN GENOVA AND BOMBAY

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Publié dans : Non classé |le 4 juin, 2020 |1 Commentaire »

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1 Commentaire Commenter.

  1. le 15 juin 2020 à 18 h 31 min pascal Bouton écrit:

    quelle épopée !!! .….. alors pourquoi hésiter à se lancer dans un périple Paris ==> Baie de Somme :)
    Moi je n’ai pas hésité :)
    Merci encore Frédéric pour cette tranche de récit.
    amitiés
    Pascal

    Répondre

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